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star01_yellow.gifstar01_yellow.gif Voyage en Tunisie  star01_yellow.gifstar01_yellow.gif

 

L’histoire se passe en été 1984. A la faveur d’un de nos séjours en France, papa et maman décident d’aller en Tunisie, histoire de se replonger dans leurs souvenirs d’antan et nous demandent de les accompagner. On accepte avec plaisir.

Cet ultime séjour dans leur pays natal leur laisse des impressions aigres-douces à cause de péripéties inattendues. Lors des quelques jours passés à Tunis, papa insiste pour retourner dans le quartier où il a grandi. Quand il essaye de nous montrer la maison où il a vu le jour, un groupe d’enfants et d’adolescents qui nous guettent depuis un bout de temps commencent à nous jeter des pierres. Gary, en bon Nord-Américain est furieux et papa n’en mène pas large. Nous battons prestement en retraite!

A Tunis, Papa et maman veulent aussi nous emmener voir le Parc du Belvédère dont ils gardent un souvenir ému. Quelle déception. Le parc laissé à l’abandon fait piètre figure. Des ronces et herbes folles partout , des détritus et même des ossements d’animaux… Le seul souvenir agréable que nous gardons de la capitale tunisienne, c’est une visite chez des amis de mes parents dont le nom m’échappe mais qui nous recoivent très chaleureusement. Je me rappelle d’une superbe terrasse avec des orangers, de pépiements d’oiseaux dans des cages enrubannées de dentelles, d’une table couverte de mets appétissants, de petits enfants qui courent partout et d’un monsieur portant une gandoura et une belle barbe blanche. Ce monsieur et sa femme, très hospitaliers mettent d’ailleurs leur chauffeur à notre disposition pour que Gary et moi allions visiter le site archéologique de Dougga situé au nord-ouest du pays.

Maman bien sûr veut retourner à Nabeul, berceau de son enfance heureuse….Nous y réservons donc un hôtel. Le premier jour maman se présente au bureau de change de l’hôtel pour acheter des dinars avec du liquide en francs français. Quelques heures plus tard, nous recevons un appel téléphonique de la réception nous annonçant qu’il y a deux policiers dans le hall qui désirent parler à maman et qu’elle doit apporter son passeport. Nous sommes pour le moins médusés. Papa ayant annoncé sans nous donner de raisons qu’il vaut mieux qu’il reste dans la chambre, Gary et moi décidons d’accompagner maman pour éclaircir ce mystère.

Il y a en effet deux policiers en uniforme qui nous attendent dans le hall. Le visage fermé, ils demandent à ma mère son passeport en arabe, ce qui me surprend sur le coup. Comment savent-ils qu’elle parle cette langue? Après avoir examiné scrupuleusement son passeport sous toutes les coutures, l’un d’eux l’empoche et fait un signe de tête dans la direction de Gary, mon mari. Ma mère répond en arabe et j’entends le mot Canada. Un des deux policiers se tourne alors vers nous pour nous dire en français que maman est convoquée au commissariat et qu’elle doit s’y rendre avec eux. Je traduis en anglais à Gary ce qu’il se passe et je demande pour quel motif. Le visage toujours fermé, on me répond que maman le saura une fois au commissariat. Nous décidons bien sûr d’y aller avec elle. Le temps de monter à l’étage pour dire à papa ce qui se passe ….celui-ci toujours enclin à rester dans l’ombre nous dit qu’ils nous attendra dans le hall de l’hôtel.

Une fois parvenus au poste de police, ce qui s’ensuit est pour le moins surprenant. Après examen de nos deux passeports, celui de Gary et le mien car celui de maman est déjà en sa possession, un inspecteur nous annonce que le billet de je ne sais plus de combien de francs que maman a changé en dinars au bureau de l’hôtel est contrefait. Il nous apprend qu’il y a un trafic de faux billets français à Nabeul que la police prend très au sérieux. Il veut savoir où maman s’est procuré ce billet et si elle a d’autres. Ma mère d’un calme souverain lui répond qu’elle s’est procuré ce liquide à une banque de Choisy-le-Roi, lieu de sa résidence et elle sort deux autre billets semblables à celui qu’elle a changé. L’inspecteur se précipite dessus pour les examiner et après un long examen, annonce ( presque avec regret!) que ceux-ci semblent authentiques.

Moi je continue à tout traduire en anglais à Gary.. car je me rends compte que la présence d’un homme étranger et la mienne encouragent les policiers à se tenir tant soit peu à carreaux dans leurs manières . L’inspecteur nous assure que l’affaire du faux billet est néanmoins sérieuse et qu’il va devoir investiguer de plus près en regardant ma mère comme si elle était un faux monnayeur de réputation internationale. Ça en serait presque risible….si ce n’était un tantinet inquiétant . Et puis, brusquement,  il pose une question qui donne le pot aux roses . « Pourquoi Madame Mamou, est-t-elle revenue à Nabeul? » Comme si un voile se déchire, je comprends alors  (ainsi que maman d’ailleurs qui me l’a appris plus tard) qu’il s’agit d’une espèce de vendetta de la part des policiers. Ils ont décidé d’utiliser le prétexte du réel ou prétendu faux billet pour intimider et faire ch..r au maximum la fille du riche notable juif Isaac Mamou bien connu à Nabeul. Le nom de jeune fille de maman ainsi que son lieu de naissance sont clairement indiqués sur son passeport français.

Je m’apprête à tout expliquer à Gary à voix basse quand ma mère se lève brusquement pour interrompre l’inspecteur qui continue à déblatérer en français sur la gravité de la situation. Oubliant toute mesure et avec une gestuelle et une passion de tragédienne grecque ou devrais-je dire juive séfarade (!), ma mère se lance dans une longue diatribe en arabe. Gary, les policiers et moi la regardons abasourdis. Ma mère est tout simplement  magnifique…fougueuse, véhémente, exaltée . Rien ne peut l’arrêter. A un moment, elle passe de l’arabe au français en disant que si besoin est, elle va enrôler l’aide d’un avocat, Maitre …  avocat bien connu de Tunis.( C’est le monsieur qui nous a reçus si chaleureusement et dont je ne me rappelle plus le nom) Comment peut-on la soupçonner, elle, une dame de son âge , de trafic de faux billets?( Elle avait 68 ans à l’époque ! ) « Et son passeport ne peut pas être confisqué car il est la propriété de l’état français. Si besoin est, sa fille ira se plaindre à l’ambassade de France et son beau-fils, au consulat canadien. » Elle est superbe d’éloquence, une battante décidée à ne pas se laisser faire…ma mère adorée et ca marche !!!

Faute de lui faire des excuses, on lui rend son passeport ainsi que son argent français et un factotum de la police nous raccompagne même à l’hôtel où papa nous attend patiemment dans le hall en lisant son journal. Il ne pipe pas mot cependant quand je lui décris avec quelle ardeur maman a défendu sa cause!

Gary et moi, nous restons convaincus jusqu’à ce jour , trente neufs ans après , que cette histoire de faux billet n’était que que du bluff car on n’a jamais demandé à maman de payer avec un vrai billet les dinars qu’elle avait reçus au bureau de change. Mais peut-être, ceux-ci étaient ils faux eux aussi?!

Daphné Le 24 juin 2023 

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