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SERVICE MILITAIRE 1ère partie  

Je suis convoqué par l’armée le 3 septembre 1964 pour faire mon service pendant 24 longs mois. Heureusement que la guerre d’Algérie est finie! Je dois me rendre à la Caserne du Fort de Vincennes à Paris avant midi. Je n’y arriverai que le 7 septembre, à la fin de Rosha Shana, observance religieuse oblige!

Une fois mon bac dans la poche, comme j’allais me lancer dans des études de médecine, j’avais bénéficié d’un sursis en 1956 (photo), après avoir effectué les 3 jours de préparation militaire élémentaire à Annecy.

 

 

La caserne du Fort de Vincennes est très grande, avec une vaste cours carrée entourée de bâtiments de 2 niveaux. L’entrée  se fait à partir du cours des Maréchaux; c’est une longue descente pavée avec une barrière , un grand portail et une guérite à l’entrée. 

Notre groupe composé de médecins de toutes spécialités, de dentistes , biologistes et pharmaciens forme le groupe majoritaire de l’endroit. Nous occupons le 1er étage d’une des ailes du bâtiment. Les autres occupants de la caserne sont des jeunes appelés ou des engagés volontaires qui s’occupent de la maintenance et de l’intendance. Nous sommes encadrés par des sous-officiers de métier, caporal , sergent et adjudant. 

Notre arrivée se fait en ordre dispersé. J’arrive avec 4 jours de retard, mais le soldat radiologue Poirier avec une houpette qui me rappelle celle de Tintin arrivera avec 15  jours de retard!

Nous sommes là pour faire nos classes, apprendre à marcher au pas, à nous arrêter en même temps, à porter  le fusil, à tourner, à faire demi tour,, nous mettre au garde à vous ou au repos,tout cela sous les ordres d’un sergent vociférant. Nous apprenons aussi à reconnaître les grades, nous sommes tout en bas de l‘échelle hiérarchique, des 2ème classes.

Nous avons tous entre 26 et 30 ans, puisque nous avons bénéficié d’un sursis pour poursuivre nos études. Certains comme moi sont mariés, d’autres sont déjà pères de famille et le reste de joyeux célibataires.

A cette époque j’habite chez mon beau-père à Meaux et c’est la raison pour laquelle j’ai été convoqué à Paris. Beaucoup d’entre nous sommes venus en voiture, car en fin de semaine nous pouvons retourner à la maison.

Le matin lever à 6 heures. Il faut apprendre à faire son lit au carré et à bien ranger son armoire à côté de son lit. Les repas sont pris au réfectoire.

La gestion de notre groupe, n’est  pas des plus aisée pour nos encadrants sous-officiers. Nous sommes du même age qu’eux , sinon plus vieux, beaucoup mieux éduqués et diplômés.

Les premiers jours lorsque nous descendons dans la cour pour faire les exercices nous avons l’air d’une bande de Pieds Nickelés avec notre démarche, notre accoutrement, nos uniformes trop longs en bas ou trop larges en haut. Nous les ferons ajuster à notre première permission.

Après quelques jours , les premières corvées sont attribuées. Le sergent qui commande notre section, originaire de Guadeloupe, désigne 3 soldats pour la corvée des ordures aux abords  des cuisines. Deux sont chirurgiens et l’autre pédiatre. Les ordures en question étant  infestées de guêpes, mes trois collègues expliquent au sergent que ce n’est pas possible pour eux de faire ce travail. Qu’arriva t il si l’un d’entre eux devaient un jour dans le futur s’occuper de la famille du sergent, soit pour une otite ou pour une appendicite aiguë ? Ils seraient encore infestés de germes attrapés lors de la corvée d’ordure. Le sergent ne voulant pas prendre de risques a obtempéré et donner la corvée au personnel de cuisine!

Le soldat radiologue Poirier à l’épi rebelle qui était arrivé avec 2 semaines de retard et n’avait pas eu le temps d’apprendre comment faire les gardes ni grand chose d’autre, est désigné pour la garde à l’entrée de la caserne dans la guérite. Et justement ce matin-là se présente dans la rampe d ‘accès, une voiture rutilante ornée d’un fanion tricolore avec 4 étoiles. Le véhicule s’arrête au niveau de la barrière fermée. Le soldat Poirier s’approche nonchalamment de la voiture côté chauffeur, et frappe légèrement sur la vitre. Le chauffeur baisse la vitre et Poirier s’accoude toujours aussi nonchalant et demande c’est pourquoi ? C’est à ce moment là qu’il se rend compte qu’à l’arrière du véhicule est assis un général, sanglé dans un uniforme impeccable et galonné qui le regarde droit dans les yeux. Désemparé, Poirier qui se rend compte qu’il a fait une des pires gaffes de sa vie se précipite pour aller lever la barrière en oubliant de saluer ou se mettre au garde à vous. Miraculeusement, il n’a pas été puni, mais le sergent qui l’avais désigné s’est fait remonter les bretelles comme on dit vulgairement.

A partir de la 3ème semaine ont commencé les gardes de week-end. Un groupe de 8 soldats était désigné pour rester à la caserne du vendredi soir au lundi matin pour assurer la garde ‘incendie’. Histoire de tuer le temps agréablement, chaque membre du groupe décide de rapporter de la maison des bonnes choses à manger et …. à boire: cassoulet, choucroute garnie, couscous, généreusement arrosés de bière, de vin blanc, rosé ou rouge. Je vous laisse imaginer la situation. Tout le monde est repu et ‘pompette’ quand l’alarme incendie sonne. Évidemment c’est seulement un exercice, mais le sergent de garde est stupéfait lorsqu’il voit débouler dans la cour, huit énergumènes titubants et bredouillants. Certains traînent leur fusil par terre en le tenant par le canon, tandis que d’autres sont à moitié habillés et l’ont oublié  !

Quoiqu’il en soit, la hiérarchie militaire, après cette mésaventure, au lieu d’interdire l’entrée clandestine de victuailles savoureuses et boissons alcoolisées, décide de supprimer les fusils et de les remplacer par des pelles pour les petits et des pioches pour les grands. Moi j’ai reçu une pelle à ma première garde car je n’étais pas assez grand pour la pioche !

Bien sûr, les grandes bouffes et les libations du vendredi soir durant la garde ont continué et un week-end où je n’étais pas de garde vers 2 heures du matin sans même entendre une alarme incendie , les soldats toujours aussi éméchés sont descendus dans la cours, et avec leur pelles et leurs pioches se sont amusés  à creuser de grands trous. 

Ces huit farceurs furent punis le lundi matin quand les trous furent découverts. I, s’ensuivit une décision de type exécutif de la part de la hiérarchie: plus de pelle ni de pioche, mais seulement le ceinturon!

Nous avions également les exercices de tir au fusil dont je garde un souvenir désagréable . Ce jour-là, lever exceptionnel à 4h du matin pour arriver au pas de tir à 5 heures. Ensuite il fallait attendre jusqu’à 6h30, le lever du jour pour pouvoir commencer! Un véritable calvaire.

Après trois mois passés à Vincennes, je suis affecté dans un service médical dans la ville de Meaux. Je vais rester là pendant trois mois.

Je vais travailler le matin dans un centre médial et je rentre à la maison vers 16h. C’est presque la Dolce Vita!

Début 1965, je suis affecté à Libourne, dans le sud-ouest de la France, dans le département de la Gironde, non loin de Bordeaux. A Libourne se trouve la caserne Lamarque qui incorpore les élèves officiers de réserve du service de santé ( EOR).

Pendant 6 semaines, nous devons recevoir une instruction militaire de base et une instruction technique. Cette instruction comprend des matières militaires, armement, tir, transmission, orientation topographique, armes spéciales et des matières scientifiques telles que médecine préventive, chirurgie de guerre, secourisme supérieur, traumatologie, radio, biologie, pathologie tropicale, médecine sportive, médecine aéronautique, médecine navale, et j’en passe.

Ce stage se termine par un concours final permettant un classement et le choix d'affectation dans les régions militaires, aériennes et maritimes et les établissement hospitaliers des armées Certain sont venus en voiture, certains on loué une chambre en ville, moi je suis arrivé en train, et je réside à la caserne. Au début l’ambiance est sympathique, nous avons des cours le matin, quelques exercices physiques de temps à autre.

Un jour un soldat qui appartient à la maintenance est mis aux arrêts et passe à la nuit dans la prison qui se trouve juste après l’entrée de la caserne. Parmi la garde de la nuit se trouve un médecin de notre groupe. Hors au petit matin le prisonnier est retrouvé mort, pendu dans sa cellule. Incident de la plus haute gravité. Évidemment une enquête militaire est lancée, l’affaire ne s’est pas encore ébruitée. La hiérarchie demande alors aux gardes de remanier le journal de garde où il n’est pas spécifié que la ceinture du prisonnier a bien été enlevée comme elle aurait dû l’être La plupart des gardes sont d’accord sauf mon collègue médecin qui refuse catégoriquement et est menacé de sanctions disciplinaires à notre plus grande indignation.

La tension monte dans notre groupe. Certains sont décidés à soutenir notre collègue et à ne pas céder. D’autres plus radicaux décident de passer à l’action pour montrer leur désapprobation et durant la nuit un commando masqué, au volant d’une voiture, s’arrête devant la guérite,Il somme le garde qui l’occupe de s’enfuir, arrose la dite guérite avec de l’essence et y met le feu. 

Mettre le feu à une possession militaire est un acte scandaleux, pire que l’altération du journal de garde semble-t-il et relève de la pire des séditions. Le lendemain tout le monde est convoqué dans la grande cour de la caserne (photo) , au garde à vous , quand apparaît au premier étage un colonel qui nous fait un discours des plus menaçants. Parmi la foule amassée  dans la cour monte une huée. Chacun émet un son bouche fermée, afin de ne pas se faire repérer. Je pense que ce pauvre colonel complètement pris de court  n’avait jamais vu ou plutôt entendu ça . Il s’est retiré sans demander son compte et nous avons tous écopé d’une sanction collective.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. L’administration le lendemain reçoit une lettre anonyme affirmant que si la sanction n’est pas levée, des journalistes seraient convoqués et informés de ce qui s’était passé dans la prison.

La sanction a été levée!

Après 3 mois de formation nous subissons un examen avant notre affectation définitive. L’examen est un examen oral durant lequel les examinateurs posent des questions auxquelles il faut répondre et s’efforcer de donner la bonne réponse. Si la partie médicale ne pose pas de problèmes, les questions techniques ont moins de succès car c’est purement une question de mémoire. A la question : à quelle distance peut tirer le canon de 75 ?  Les réponses sont variables. A une certaine distance, ça dépend, assez loin, etc. C’est pourquoi je n’ai pas eu une bonne note.

En fonction du score nous pouvions choisir notre affectation. Les meilleurs ont choisi les grandes villes, Paris , Lyon, ou une ville à côté de leur résidence. Quand mon tour est arrivé j’avais le choix entre une base au Sahara , l’île de la tortue dans les Caraïbes, et une base aérienne en Allemagne dans la zone occupée par la France. Étant marié et bientôt père de famille, j’ai choisi la base aérienne de  Stetten en Allemagne, les autres possibilités étant trop loin.

Un ami radiologue a choisi les Caraïbes et il ne l’a pas regretté. Il était célibataire …

 

 

SERVICE MILITAIRE 2ème partie  

 

 

 

De retour de Libourne à la maison, je reçois après quelques jours mon ordre de mission pour me rendre à ma nouvelle affectation Stetten en Allemagne.

Je décide de partir en voiture avec ma Dauphine Renault. Je suis attendu à la base à 20h au plus tard. J’ai repéré Stetten sur la carte routière et je quitte Meaux le matin. Je passe la frontière au sud de Strasbourg pour entrer en Allemagne et poursuivre en direction de Stetten. Tout va bien sauf que le temps s’est dégradé au point qu’il s’est mis à neiger et que la route commence à se verglacer. De plus j’ai fait une très grosse erreur , mais je ne le sais pas encore…..

En haut les 4 zones d'occupation avec Stettin dans le Nord.

Ci-dessus la base de stetten AKM dans la zone française.

Je me demande pourquoi il y a tellement de pancartes de direction rédigées en anglais. Je suis absolument concentré sur ma conduite à cause de la neige et du verglas, la route est très glissante et je n ‘ai pas les équipements adéquats, ni chaînes ni pneus cloutés. Ie moindre coup de frein trop brusque m’enverrai directement dans le talus. Le temps passe, la nuit est tombée, il est déjà 19h. A 21h je décide quand même de m’arrêter et de m’informer. Je ne parle pas un mot d’allemand ! Mais la chance est de mon côté et je tombe sur un soldat américain qui passait par là. Il m’apprends que je suis dans la zone d’occupation américaine! Il me montre sur la carte que je suis dans la mauvaise direction car j’ai confondu STETTEN avec STETTIN. Stettin se trouve en zone d’occupation russe !. En regardant ma carte Michelin et l’endroit où se trouve Stetten, je me rends compte que le trajet va être long et difficile, et que je serai terriblement en retard pour rejoindre ma base, Stetten am kalten Markt, ce qui veut dire littéralement «Stetten au marché du froid ». J’apprendrai plus tard qu’il y fait tellement froid l’hiver que les soldats allemands qui étaient envoyés sur front russe pendant la 2ème guerre mondiale, venaient y faire un stage d’entraînement pour s’habituer aux très basses températures avant de partir se battre.

Et me voilà parti rejoindre cet endroit de mauvaise réputation climatique. Au bout de six heures de routes très difficiles, la barrière à l’entrée de la base se lève enfin après que le garde ai vérifier mon ordre de mission.

La base de Stetten AKM

L’écusson du régiment

Il est 3h du matin quand j’arrive à l’infirmerie ou je réveille le personnel de garde pas tres content. On discute et on fait connaissance, je suis l’un des 7 médecins affecté à cette base aérienne, on me permet de finir ma nuit sur un lit d’examen. Le lendemain je récupère une chambre, je récupère aussi mes uniformes de l’armée de l’air à l’intendance, avec en plus une tenue spéciale de ski et des chaussures adéquates.

 

Le lendemain, levé aux aurores, je passe l’index sur la haut de ma porte pour vérifier, je range ma chambre, je fait mon lit au carré comme on me l’a appris, je cire mes chaussures et mon ceinturon, je suis prêt à subir une visite de contrôle, mais personne ne viendra le faire.

Mon confrère de la veille vient me chercher pour me présenter au capitaine. Nous frappons, nous entrons, garde à vous et claquement des talons, salut. Je tends mon ordre de mission au capitaine qui l’examine et me fait remarquer que je suis arrivé avec 8 heures de retard, ce qui est inadmissible ! Je ne dis mot, par contre mon compagnon s’en mêle « mon capitaine, le sous lieutenant Giami avait une excuse à cause de la tempête de neige ». Le capitaine l’interrompt sèchement « taisez vous, on vous a pas sonné, je vous met 3 jours aux arrêts ». Je ne dis toujours rien, mais l’autre insiste « les routes étaient vraiment impraticable mon capitaine…», « fermez la, nom d’un chien, je vous met 6 jours! ».

Je suis éberlué, et je reste muet. Pour le moment c’est moi qui suis en retard et c’est l’autre qui est puni avec 6 jours aux arrêts de rigueur!

Et le capitaine de poursuivre « vous pouvez disposer. »

Nous refaisons tout le rituel, garde à vous, salut, demi tour et nous quittons la pièce. Je m’excuse bien sûr auprès de mon compagnon, sans oublier de traiter de tous les noms le capitaine que nous venons de quitter, et qui me semble dérangé psychologiquement.

Il est maintenant midi et nous devons nous rendre au mess des officiers, où il est de tradition que le dernier arrivée offre une tournée générale. C’est donc sous quelques ovations que je rentre au mess, on me présente les autres médecins de la base, chirurgien, ophtalmo, dentiste, généraliste et j’en passe. Tout à coup je reconnais assis au bar le capitaine que nous avons vu le matin même, et je me dis qu’il a un sacré culot d’être là. Voilà qu’il se lève, se rapproche de notre groupe, j’appréhende un peu, mais arrivé à un mètre , il se met au garde à vous devant moi et dit « mes respects mon capitaine ». Je me tourne vers la droite où se trouve mon compagnon, car c’est à lui que s’adresse ce salut. « Je vous présente le sous-lieutenant pharmacien de la base» me dit il en désignant le soit disant capitaine, « le vrai capitaine c’est moi ! »

Quelle bonne surprise, je suis si soulagé quand je comprend enfin le coup monté dont j’ai été la victime. L’échange de galons, mais je me souvient aussi de tout le mal que j’ai dit du capitaine, au vrai capitaine!

Ca c’est du bizutage ! Et d’un seul coup je ne suis plus déprimé du tout, je ne suis pas dans une base difficile, la discipline n’est pas dure, j’aurai bientôt une permission. Il faut absolument que j’écrive une deuxième lettre à Nicole, ou que je téléphone pour la rassurer. J’apprends aussi que je vais être détaché dans une base aérienne proche, Böttingen, où je serai le seul médecin en charge de toute la base. L’après midi même, en compagnie du vrai capitaine, nous allons me présenter au colonel de la base. Ses premiers mot seront « rassurez vous lieutenant, je suis un vrai colonel »

Le lendemain, je repars de Stetten pour Böttingen. Je laisse ma voiture car la route est difficilement praticable. Ma nouvelle base est à 1100 mètre d’altitude et il y fait encore plus froid. Je m’y rendrai en ambulance avec un chauffeur, sans oublier le carnet de permissions signées d’avance par le capitaine, que je n’aurai qu’à remplir et dater pour m’octroyer mes permissions.

Il est temps de faire un petit rappel historique :

Après la défaite de 1945, l’Allemagne, l’Autriche, Berlin et Vienne sont

divisées chacune en quatre zones d’occupation, réparties entre les quatre grands alliés France, Royaume-Uni,Etas-unis, et Union soviétique.

La zone d’occupation attribuée à la France, comprend  les territoires allemands situés le long de la frontière française.

 Plusieurs bases, y seront installées, et parmi elles la base aérienne de Stetten (BA520), avec deux bases de sites de batteries de missiles Nike-Hercules armées de têtes nucléaires. Ceci dans le cadre de l’OTAN. Deux de ces batteries de trouvent à Böttingen et Schwenningen. Elles sont chacune distantes d’une cinquantaine de km de Stetten. C’est l’époque de la guerre froide, et dans ces deux sites la mission consiste à entretenir le matériel , à simuler des tirs en alerte de 5 minutes ou de 30 minutes, sous le contrôle pointilleux des Américains , dans l’éventualité d’une attaque de l’Union Soviétique. 

 

Chacune de ces bases est constituée de 3 éléments : le pas de tir avec les batteries de fusées, l’IFC (centre de contrôle) où se trouvent les radars de mise à feu et les radars de poursuite, et la base elle même où vivent les militaires.

C’est là que je vais continuer mon service militaire. La base est perchée à 1100 m d’altitude sur un plateau rocheux où a été aussi construit un terrain de vol à voile pour planeurs. 

Cette base ressemble à une base de l’arctique, tous les bâtiments sont en préfabriqué gris, avec un seul niveau. Une allée sinueuse court entre les bâtiments et dessert l’infirmerie, le mess, les cuisines, les bureaux administratifs, le garage et bien d’autres bâtiments. A la sortie de la base il y a 3 routes, une pour le pas de tir des missiles, l’autre pour l’IFC , la dernière pour rejoindre la route nationale.

Je m’installe a l’infirmerie avec sous mes ordres 2 infirmiers. Dans ce préfabriqué, nous avons chacun notre chambre, un bureau, une salle de soins, des lits d’hospitalisation. Nous avons aussi une ambulance très haute sur pattes, qui tient très mal la route, avec une grosse croix rouge de chaque côté.

La base comprend 300 personnes, parmi lesquelles 50 américains qui logent dans leur propre préfabriqué. Les missiles étant équipés d’une tête nucléaire, les missiles sont prêtés aux français, mais pas les ogives nucléaires qui sont sous la seule responsabilité des américains.

 

Le personnel français est composé de militaires de carrière et d’appelés. Le commandement est assuré par le Capitaine Porcher que je ne croise qu’au mess. Ma situation est une peu particulière dans cette base, car je dépend seulement du médecin capitaine de Stetten, celui qui m’a remis le carnet de permissions pré-signées. Il y a quelques autres officiers, des sous officiers, et des simples soldats. Les officiers et sous officiers de carrières logent avec leur famille dans une ville de 20000 habitants, dans la vallée , Rottweil.

Une fois par semaine je descend à Rottweil, à 30 km, seul avec mon ambulance, pour visiter les malades des familles des militaires français. Cela me change des militaires de la base et cela me rappel la médecine de ville. Je rencontre des enfants, des épouses et cela me permet de tisser des liens amicaux, si bien que pendant l’été une des famille me prêtera sa maison en ville où je pourrai faire venir quelques jours mon épouse Nicole.

L’hiver suivant, lors de mes visites hebdomadaires à Rottweil, je vais être confronté à la rigidité du règlement militaire. Vous vous souvenez que la base est en altitude (1100m) et les derniers kilomètres au retour sont très sinueux et en pente. Si bien que des les premières chutes de neige je ne pouvais pas monter les derniers 10km. Je devais contacter par radio la base pour qu’il viennent me dépanner. On m’envoyait alors un énorme camion grue, qui aurait pu soulever un tank, il se mettait devant moi, baissait le crochet de sa grue et soulevait les roues avant de mon ambulance, avant de me tirer à la vitesse d’une tortue jusqu’à la base. Bien sûr, des la premier dépannage j’ai demandé des chaînes pour mon ambulance, non pas une seule fois mais a maintes reprises. Et la réponse du lieutenant Lespinasse, chef des garages était la même: ce n’est pas prévu par le règlement ! Déplacer le camion grue coûtait si cher par rapport au prix d’une paire de chaînes. Moi je passais les 10 derniers km dans mon ambulance tractée, les doigts en éventail et fumant une cigarette.

Nous étions 10 officiers sur la base et on se rencontraient à midi au mess pour le déjeuner. Le capitaine Porcher était le commandant de la base. C’était un aviateur, toujours tiré à quatre épingle, avec une petite moustache. C’était un pince sans rire. Plusieurs fois par an il allait en France pour accumuler des heures de vols, qui étaient indispensables pour conserver sa licence de pilote. Le lieutenant Lespinasse, grand rouquin joufflu et grassouillet, avec un début de couperose était le chef de l’intendance, il ne volait pas. Le lieutenant Leroy , engagé volontaire, d’une trentaine d’année, avait un air de premier de la classe avec ses fines lunettes et son air juvénile.Il était en charge de la sécurité, j’ai très vite sympathisé avec lui et c’était réciproque.

J’étais assez populaire au sein de ce groupe, car bien qu’étant le moins gradé, mes fonctions m’amenaient à effectuer le contrôle sanitaire des cuisines une fois par semaine. Entre autre je contrôlais les réserves alimentaires et c’est pour cela que je faisais ouvrir des boites de pâté de foie gras, des boites d’asperges, des crevettes et autres délicatesses en boîte, qu’on nous servait à midi au déjeuné.

J’ai fini par prendre en grippe le lieutenant Lespinasse qui était incapable de me procurer des chaînes pour mon ambulance.

C’est au cours de l’une de nos discussion au mess que j’ai appris que le lieutenant Lespinasse avait horreur des piqûres, et ça n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

Voila qu’un jours arrive à l’infirmerie un soldat du garage. Il ne m’était pas inconnu car il conduisait souvent le fameux camion grue qui venait à mon secours en hiver. Il avait très mal au niveau de l’aine, et je diagnostiquais une hernie étranglée qui nécessitait une prise en charge immédiate. Je l’adresse donc à l’hôpital, en ambulance, il est opéré et après quelques jours revient à la base avec une lettre du chirurgien qui préconise une permission de convalescence de 2 semaines dans sa famille en Bretagne, qu’il me demande de rédiger. Je fais donc un certificat médical dans ce sens à destination du lieutenant Lespinasse dont il dépend. Réaction téléphonique immédiate « qu’est ce que ça veux dire ! C’est inadmissible ! C’est du sabotage ! ». Il manque cruellement de chauffeurs et de mécanicien et ne donnera pas de permission. Je lui explique en détail l’opération que le chauffeur a subit, j’insiste exprès sur le risque de rupture des sutures et de l’aponévrose, dont il aurait à endosser le responsabilité, bref j’en rajoute tellement qu’il prend peur et accepte de lui octroyer 2 semaines de permission à effectuer à l’infirmerie de la base , et non pas dans sa famille.

Je n’ai pas le choix, il est le chef. Je fait venir une chaise longue, je commande en cuisine pour le petit déjeuné du pamplemousse, des œufs au plat, des tartines, beurre et confiture, viande rouge midi et soir, et même un peu de vin, bref j’essaye de reproduire l’ambiance familiale d’une convalescence heureuse en famille, en Bretagne. Nouveau coup de téléphone du lieutenant pas content , pour critiquer ma prescription, mais je tiens bon.

Chaque matin je m’arrange pour que le convalescent soit dans sa chaise longue avec son verre de pamplemousse et une cigarette, quand le lieutenant Lespinasse arrive à la base et passe devant lui pour rejoindre son bureau. Je vois bien qu’il enrage !

Les 15 jours arrivent à échéance et vous vous en doutez je préconise une rallonge de 10 jours compte tenu des mauvaises conditions psychologiques des premiers 15 jours. Hurlements téléphoniques, il prétend que je le fais exprès ! Mais bien sûr que non mon lieutenant! J’insiste et voilà 10 jours de plus obtenus. Le malade ne dit mot mais je sent bien qu’il m’adore. Il reprendra le travail à l’issus de 3 semaines de convalescence en pleine forme.

L’officier immédiatement au dessus de moi était le lieutenant Leroy , il avait sous ses ordres une section d’une quinzaine de soldats. En charge de la sécurité de la base, la principale de ses responsabilité était le pas de tir avec les missiles à tête nucléaire.

24h/24 il y avait une surveillance très stricte, opérée par des gardes. Un jour il me propose de l’accompagner pour effectuer une inspection.Nous partons en jeep jusqu’au pas de tir où je n’avais jamais été auparavant, passons la barrière de sécurité, et nous dirigeons vers le premier garde qui sourit à la vue de son chef et ne réagit pas du tout comme il se doit. Leroy s’approche de lui et tout d’un coup lui pique son fusil et lui fait un étranglement. Le pauvre garde se demande ce qui lui arrive. Il est proprement sanctionné, et nous continuons vers le 2ème garde, qui lui , en nous apercevant hurle « halte ! qui va là! ». Nous nous arrêtons et il nous demande de nous approcher jusqu’à une petite tablette pour y déposer nos papiers. Très bien !  Sauf qu’une fois les papiers déposés il ne nous fait pas reculer, mais s’approche pour les examiner. Et dès qu’il est tout prêt de nous, le lieutenant les fait tomber par terre. Réaction instinctive du garde, il se baisse pour les ramasser et se fait lui aussi attraper par Leroy qui le neutralise. Ce n’est qu’au 3ème garde que tout se passe dans les règles, et que la procédure sera convenablement effectuée

Je pensais que l’inspection était terminée, j’apercevais les têtes des missiles qui dépassait au dessus de la cime des arbres à quelque 200m devant moi, mais le lieutenant a continué sa progression et je l’ai suivi. Nous n’avions pas fait 50m que j’entends soudain très clairement le bruit caractéristique du chargement d’un fusil, ouverture de la culasse, engagement de la balle et fermeture de la culasse (clac,clac,clac). Et immédiatement après : « halt ! who goes there ? » avec un très fort accent américain. En fait dès le clac,clac,clac de la culasse , on s’était déjà immobilisé complètement ! Le lieutenant a seulement donner son nom et son grade à la,sentinelle, et nous avons fait demi-tour pour rentrer à la base. C’est alors qu’il m’explique que les gardes américains ont l’autorisation de faire feu après la deuxième sommation et qu’ils ne plaisantent pas .Autour des précieux missiles il y avait donc un premier cercle de gardes américains et autour de celui-ci un deuxième cercle de gardes français. Nous sommes rentrés sains et sauf à la base.

Quand un jour je me suis souvenu de la réflexion du lieutenant Lespinasse, au sujet des piqûres, jai demandé à mes deux infirmiers de parcourir notre fichier patient pour chercher les noms des militaires qui n’étaient pas à jour de leur vaccination. Mon arrière pensée était que peut être le lieutenant n’était pas à jour… Croyez-le ou pas, on a trouvé trois individus et parmi eux , le lieutenant Lespinasse. Que croyez vous que je fisse ? Une note de service avec le nom des 3 personnes candidates au rappel vaccinal. Ça n’a pas traîné, « qu’est ce que ça veux dire ! C’est une erreur ! J’ai eu mon rappel il n’y a pas si longtemps ! », il ne manquait plus que « le sabotage ! ». Je fait donc une autre note complémentaire spécifiant que si le rappel n’est pas effectué en temps voulu, il faudra recommencer toutes les injections. La réaction ne se fait pas attendre, le lieutenant Lespinasse prend rendez vous pour le lendemain matin. Il arrive, résigné,hésitant, demande que je vérifie encore, et finalement s’assoit. Pendant qu’il enlève le haut , je prépare le vaccin en ponctionnant avec une très longue aiguille le liquide dans seringue. Je prend tout mon temps car je vois qu’il regarde l’aiguille avec anxiété. Mais le le rassure, l’aiguille d’injection sera un petit peu plus courte. La seringue est prête, et là j’appelle mon infirmier originaire de la Guadeloupe, 1m90, 90kg, et je lui dit de faire l’injection. « Mais docteur pourquoi vous ne me la faite pas vous même ? » me demande le lieutenant. Je lui explique que je suis médecin et que c’est le travail d’un infirmier. De toutes façons lui dis je, je risquerai de lui faire mal car je n’ai pas fait de piqûre depuis longtemps!

L’infirmier a une technique très spéciale pour les injections. Il tient la seringue de la main droite, et avec son énorme main gauche il applique une grande claque a l’endroit de l’injection. La surprise et la douleur sont si fortes que le patient ne sent pas la piqûre qui suit.

Le rude hiver de la Foret Noire est maintenant passé, la neige a complètement fondu. Nous sommes en juillet et l’un des officiers de la base qui part en vacance en France en famille , me prête sa maison à Rotweill. Je demande à Nicole de venir pour 3 semaines et j’en profite pour inviter sa sœur et mon beau frère à nous joindre. Comme les autres officiers de la base, je rentre maintenant à la maison le soir à 18h et je reviens le matin à 9h. Une vrai vie de fonctionnaire ! Je mettrai à profit ces 3 semaines pour « me signer des permissions » et nous partirons à la découverte de la regions. Après ces 3 agréables semaines, tout le monde rentre chez soi, et moi je retourne vivre à la base.

 C’est fin octobre, aux alentours de 14h que je reçois un appel du colonel responsable des américains, pour aller récupérer un soldat.

Il m’explique qu’ils effectuent un exercice d’entraînement aux alentours depuis 2 jours, et que l’un des participants est très mal en point. Je prends avec moi un infirmier et nous partons. Ce jour là un épais brouillard s’est abattu sur le plateau de Böttingen, à tel point que je suis obligé de demander à l’infirmier de marcher devant l’ambulance pour me guider. Nous parcourons ainsi 2km avant de rejoindre le groupe de soldats américains. De retour à la base avec le patient, je demande quand même à un interprète de nous assisté. Il s’avère que la veille au soir il a ouvert une ration de conserve qui lui aurait littéralement explosé à la figure, mais qu’il a consommé malgré tout. Par la suite il a commencer à avoir de la diarrhée, des vomissements et des troubles visuel, des maux de tête. De suite je suis très inquiet car je pense au botulisme qui est une affection neurologique grave provoquée par une toxine très puissante produite par une bactérie. Les symptômes présents sont évocateurs de cette affection, et le malade nécessite une hospitalisation d’urgence. Comme en plus c’est un américain, la situation est très délicate , et je ne voudrait risquer un incident diplomatique. Je contacte le commandant de la base, lui explique la situation, et il me dit qu’il va résoudre le problème. Mais quelques minutes plus tard il me rappelle pour me dire que les hélicoptères français ne volent pas la nuit.

Je vais donc voir le colonel américain dont le préfabriqué est voisin du notre et lui expose la situation. Imperturbable, il saisit son téléphone et 2 minutes plus tard m’annonce qu’un hélicoptère américain sera là dans 43 minutes pour emmener le patient à l’hôpital de Stuttgart en zone américaine.

Maintenant je contact à nouveau le commandant de la base pour le tenir au courant, et quelques minute plus tard la base devient une véritable fourmilière car il faut préparer l’arrivée de l’hélicoptère.

Le brouillard à couper au couteau, s’est encore intensifié, on ne vois pas à 2 mètres. L’aire d’atterrissage se trouve à l’extérieur juste devant l’entrée de la base. C’est le branle bas de combat chez les français, il faut trouver de quoi marquer les limites de l’aire d’atterrissage, on trouve des pots de peinture vides dans lesquels on fera brûler de l’essence, il faut trouver aussi des extincteurs, on a trouvé un, mais pas le mode d’emploi. Qui connaît le mode d’emploi ?

Nous sommes maintenant à quelques minutes de l’heure présumée de l’atterrissage, quand apparaissent 2 militaires américains, l’un transportant une longue valise pouvant contenir un trombone à coulisse, et l’autre un extincteur. Ils entrent sur l’aire d’atterrissage, donnent des grands coups de pieds dans les boîtes vide de peinture, ouvrent la longue valise pour en sortir un long ruban fluorescent qu’il mettent tout autour de l’aire d’atterrissage. Quelques minutes plus tard on entend le moteur de l’hélicoptère, puis apparaît un énorme phare ventral qui perce difficilement l’épais brouillard comme dans rencontre du troisième type. Il s’était effectivement passé ni plus ni moins que 43 minutes comme promis.

Quelle efficacité ! J’avais presque honte en regardant les quelques français qui cherchaient toujours le mode d’emploi de l’extincteur.

Nous avons installé le patient dans l’hélicoptère médicalisé, j’ai donné quelques information à mon confrère américain et l’appareil a disparu très vite dans le brouillard. Pour conclure cet épisode, ce n’était pas un cas de botulisme, mais tout simplement une intoxication. Si une boîte conserve vous explose à la figure quand vous l’ouvrez, ne la mangez pas !

Le service militaire a une durée fixe, la même pour tous les appelés, et par conséquent quand c’est fini on repart dans sa famille. Les appelés appellent ça ‘ La Quille’. On dit par exemple qu’on est à 1 mois de la quille. C’est le cas de ce soldat dont il va être question maintenant. Un après midi je reçois un appel de l’IFC ( la station des radars de commande des missiles ), pour un soldat qui est devenu radio-actif ! Cela sent le bizutage à plein nez ! Au volants de mon ambulance j’arrive sur place après avoir parcouru 2 km. On m’explique alors que deux soldats jouaient à savoir lequel des deux parviendrait à tenir le plus longtemps dans les mains, les fils d’une Dynamo pendant que l’autre tournait la manivelle. Et celui qui avait tenu le plus longtemps était devenu radio-actif, et il y croyait ! En entrant dan la pièce je vois donc l’individu pieds nus dans une bassine d’eau, assis sur une chaise et tenant d’une main un radiateur mural. On m’explique qu’on la mis ‘à la masse ‘ pour tenter de le des-irradier, car pour lui la quille c’est dans une semaine. Comme ils n’ont pas compteur Geiger pour contrôler si l’opération de décontamination a réussi, ils ont fait appel à moi. J’ouvre ma serviette médicale en me demandant ce que je vais pouvoir faire pour ne pas les décevoir ! Je vois que j’ai un vieux petit flacon de violet de gentiane. Le violet de gentiane est une substance chimique volette qui possède des propriétés antiseptiques et antifongiques.

J’annonce donc que nous allons faire un test au violet de gentiane. Ce test consiste a appliquer avec un coton le produit autour de tous les orifices du corps. Si la décontamination est effective le produit restera violet, sinon il deviendra marron. Sitôt dit sitôt fait, le test est pratiqué et anxieux le soldat regarde la couleur, qui bien sûr devient marron.

C’est bien connu, l’étape suivante c’est la douche de décontamination. Par contre pour augmenter son efficacité, il est indispensable d’alterner le chaud et le froid.

Le pauvre soldat se plie a l’exercice, d’autant plus facilement qu’il devrait être libéré dans une semaine. Après la douche on refait le test, mais en vain car le violet vire au marron. La seule solution restante est l’isolement dans l’abri souterrain de l’IFC, où le soldat va se rendre, et aura la surprise de trouver ses copains complices du bizutage.

Et voilà que le gouvernement raccourcit le service militaire obligatoire qui passe de 18 mois à 16, si bien que j’ai été libéré de mes obligation par anticipation avant la fin prévue de mon service.

 

 

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