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La juste et la merveille.  

 

 

Nous sommes en 1993.

À cette époque j'avais un certain nombre de patients âgés qui, au vu de leur maladie ou de leur condition physique ne pouvaient pas se déplacer pour venir jusqu'à mon cabinet médical.

C'était donc à moi d’aller leur rendre visite à leur domicile. Je voyais régulièrement ces clients , le mercredi matin, tous les mois, tous les 15 jours, ou toutes les semaines. Ceci en fonction de leur pathologie.

Mme V... faisait partie de mes visites hebdomadaires. C'était au cours d'une de mes gardes de nuit en 1988 que je l'avais connue. Elle avait fait un œdème aigu pulmonaire en pleine nuit, et j'avais été appelé à son chevet. J'avais réussi à la sortir d'affaire et débordante de gratitude, elle avait décidé de me garder comme médecin traitant par la suite.

En 1993 Madame V a 88 ans. Grasse comme une caille et percluse de rhumatismes, elle est assez mal en point et ne sort plus de chez elle. C'est pour cela que depuis 2 ans c'est moi qui lui rends visite.

Prise de tension artérielle, auscultation et contrôle de son diabète, puis nous échangeons  quelques banalités sur ce qu'elle a vu à la télévision ou lu dans son journal, ou entendu de ses voisins. J'ai régulièrement droit à un café avec une ou deux madeleines faites maison ou à une boîte de chocolats pour les enfants.

En bref nous nous entendons comme des larrons en foire!.

Donc un mercredi matin de 1993, alors que j’ausculte Mme V... et la voilà qui me dit:

-" Alors vous avez vu la merveille que nous avons maintenant ?"

Sur le moment je ne comprends  pas de quoi elle veut  parler: " Quelle merveille ? De quoi s'agit il ?"

-" La merveille,  la mère Veil ! , Simone Veil ! Elle a été nommée Ministre de la santé et des affaires sociales .."

" Vous allez voir, docteur, on ne va pas y échapper! Elle va diminuer les indemnités chômage, elle va diminuer les remboursements de la sécurité sociale , augmenter le prix des cigarettes... C'est comme ça que ça se passe chaque fois qu'un Juif rentre au gouvernement !"

Surpris par ces paroles, je continue d'ausculter la patiente,sans rien laisser paraitre de ma contrarieté mais a l’intérieur de moi-même je bouillonne. Je me reprends et après avoir rédigé mon ordonnance, je lui annonce nonchalamment : "Vous savez il va falloir que vous vous trouviez un autre médecin.. Je ne pourrai plus venir..."

"Pourquoi docteur?,demande-t-elle tout de suite inquiète.

« Vous déménagez , vous quittez la région?".

-"Non madame », je rétorque, suave.

« Mais il se trouve que comme cette merveille de Mère Veil, je suis juif aussi et nous n'allons plus pouvoir nous entendre..."

Mme V.. qui heureusement est toujours assise dans son fauteuil , devient soudain très pâle. Elle me regarde bouche bée et les yeux écarquillés.

« Mais je croyais que vous étiez grec!".

Et elle commence alors à battre sa coulpe, en marmonnant "Mais qu'est ce que je suis aller lui raconter! Je pouvais pas me taire? Je pouvais pas fermer ma grande g....!  Quelle idiote je suis..."

Moi , je suis toujours là, pas encore parti, car maintenant j'ai peur que dans son affolement  elle ne fasse un malaise, vu son état.

C'est alors qu'elle me dit:

"Avant que vous ne partiez, docteur, je voudrai vous montrer quelque chose. Pouvez vous ouvrir l'armoire s'il vous plaît ?"

Dans la chambre, contre le mur qui nous fait face se dresse un vieux bahut campagnard de bois sombre. Je l’ouvre. Il s'en dégage une odeur de romarin. Tout est bien rangé. Les draps, les serviettes, soigneusement pliés, avec des sachets d'herbes provencales.

"Regardez sous le drap de la deuxième étagère, il y a une grande enveloppe, pouvez vous la sortir..?."

Je retire l'enveloppe délicatement, mais malencontreusement, comme elle n'est pas fermée, son contenu se répand par terre. A mon grand étonnement je vois sur le tapis 2 étoiles de david jaunes que les juifs devaient porter pendant la guerre en France, ainsi qu'une lettre pliée en quatre.

"Vous pouvez ouvrir et lire la lettre », me prie t elle tout bas

Je déplie la lettre  manuscrite. Les feuillets, fragilisés par le passage du temps, craquellent sous mes doigts .  D’une écriture cursive élégante, un certain Mr Lehman raconte que Mme V.. l'a caché lui et sa fille pendant plusieurs mois durant la guerre pour échapper aux Nazis.

Je lève les yeux et mon regard croise celui de Mme V.. qui me fixe intensément… et j'ai continué de m'occuper d'elle jusqu'à la fin de sa vie.

 

 

 

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