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Les parents de ma mère , Isaac et Marie Mamou ont toujours
habité à Nabeul, où ils sont nés. Je les appelais Nono et Mémé. Nono, je l'ai
toujours connu avec une longue barbe blanche et un air sérieux. Nous avons
habité à Nabeul de 1939 à 1945. J'avais beaucoup de respect pour lui bien qu'il
ne soit pas sévère. Il habitait sur la place principale de Nabeul, et on
accédait à la maison en empruntant une ruelle d'une trentaine de mètre de long.
On montait ensuite un escalier qui menait à la partie habitable. Nos voisins
immédiats étaient des juifs et des arabes.
Je n'ai jamais vraiment su à cette époque si Nono avait une profession ou un
travail. Il avait un bureau près de l'entrée de la ruelle, qui donnait sur la
place, et souvent il était assis devant l'entrée de ce bureau. Il connaissait
tout le monde, il recevait régulièrement des pauvres qui venaient le voir pour
avoir de l'argent. Il recevait aussi des gens qui avaient un différend entre
eux, pour essayer de résoudre leur problème avant d'aller devant un juge.
Je me souviens aussi que Nono coupait le cou aux poulets et aux canards,
certainement parce qu'il était très religieux et qu'il savait faire cela dans
les règles de l'art et de la religion. Cela m'a beaucoup frappé car j'ai le
souvenir que lorsque des gens lui apportaient l'animal vivant, l'opération
était très rapide. Une fois le cou du volatile coupé, il le jetait dans la
ruelle, et bien que n'ayant plus de tête l'animal se mettait à courir à toute allure
dans la ruelle en se cognant contre les murs , alors que son propriétaire le
poursuivait pour le récupérer.
Ce n'est qu’à l’âge de 6 ans, peu avant de quitter la Tunisie que j'ai compris
en fait que Nono était rabbin.
La place de Nabeul était ovale avec de grands palmiers au milieu sur un terre
plein. Sur l’un des côtés il y avait une pharmacie et un café. A côté du terre
plein central se garaient des calèches. Elles avaient une capote non seulement
pour protéger les passagers du soleil mais aussi pour nous permettre de nous
cacher du cocher lorsque nous nous accrochions derrière pour nous faire
promener gratuitement. Mais souvent le cocher s'en rendait compte, et il
donnait un grand coup de fouet en arrière à l'aveuglette, ce qui bien souvent nous
obligeait à nous décrocher.
Lorsqu'il se mettait à pleuvoir assez fort, l'eau commençait
à monter dans la rue, sans doute faute d'égout, et les calèches avaient
pratiquement de l'eau jusqu'à l'essieu.
Nono était riche ( il avait dû hériter de ses parents ), il possédait des
maisons et des immeubles même en dehors de Nabeul. Il avait des vergers, des
magasins... lorsque je passais prendre des gâteaux dans une échoppe sur la
place , je ne payais pas, car le marchand savait que j'étais le petit fils de
Nono. Il devait néanmoins l’inscrire quelque part.
ALAIN MANGE
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Le matin tôt, passait le marchand de beignets à
l'huile en criant quelque chose pour signaler sa présence. c'était un délice.
Mais par contre souvent j'avais droit au petit déjeuner à une sorte de poudre
blanche mélangée à de l'eau ( c’était du fenugrec ) qui était sensée me
fortifier et que je haïssais par-dessus tout. D'une manière générale je n'étais
pas facile à faire manger. Bien souvent au moment du repas plusieurs personnes
se rassemblait autour de moi, et alors que j’étais assis sur une chaise , on me
donnait à manger à la cuillère. Au fur et à mesure que l'on m'enfournait la
nourriture dans la bouche, celle ci se remplissait et mes joues se gonflaient
car je n'avalais pas. On me disait 'une cuillère pour maman', 'une cuillère
pour mémé ' etc. , tandis qu'une autre personne se mettait à taper dans les
mains ou sur une casserole, tandis qu’une autre esquissait une danse du ventre.
Je mobilisais beaucoup de monde ! souvent il fallait insister pour que je
finisse par avaler. La phrase qui revenait le plus souvent était 'Alain
Man...ge', 'Alain Man...ge' .... et ce à tel point que lorsque je sortais dans
la ruelle, les voisins arabes qui ne comprenaient pas bien le français, me
disaient 'bonjour alainmange'.
LA MAISON DE NABEUL
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La maison à
Nabeul était très grande. Il y avait beaucoup de pièces. Certains endroits de
la maison m'étaient interdit et bien sûr c'est surtout là que je voulais aller.
La maison était à la fois une maison et un appartement. Il n'y avait pas de
jardin, mais à coté de la cuisine il y avait une cour à ciel ouvert avec des
poulaillers et un puis. Le matin ma grand-mère allaient y chercher les oeufs
encore tout chauds. J'adorai l'oeuf battu avec beaucoup de sucre, je le
mangeais dans un bol avec une très petite cuillère, pour qu’il dure le plus
longtemps possible.
Il y avait une énorme salle de bain, qui en fait était une chambre dans
laquelle avaient été installés une baignoire, une douche et un lavabo. Et comme
il y avait beaucoup de place, on y avait installé des grandes tringles
auxquelles étaient suspendus tous les costumes de Nono, et il en avait
beaucoup. Si bien qu'un jour avec la douche j'ai arrosé tous les costumes
soigneusement rangés, puis je suis allé voir ma grand-mère pour lui dire
naïvement qu'il pleuvait dans la salle de bain....
La salle à manger était au centre de l'habitation. Le seul jour où je mangeais
à la même table que Nono était le vendredi soir et le samedi. Alors que tous
les autres essayaient de me faire manger durant la semaine, mon grand-père lui,
s'en fichait royalement, et je crois que c'est la raison pour laquelle quand
j'étais à table je mangeais sans problèmes. Bien sûr je n'avais qu'une envie
après le repas, c'était de quitter la table pour aller jouer.
A partir de la salle à manger, on pouvait aller dans une pièce dont je me me
souviens particulièrement , car c'est là que ma mère et mes 2 tantes ont été
mises en quarantaine lorsqu'elles ont attrapé la typhoïde. C’est une très
grande pièce avec tout autour des banquettes qui faisaient le tour complet de
la pièce, et sur lesquelles je courrais à toute vitesse pour m'amuser. De plus
lorsque je montais sur ces banquettes je me trouvais à la hauteur des fenêtres
pour attraper les mouches sur les vitres. Je les coinçais dans un coin du
carreau puis délicatement je leur arrachais les ailes pour les remettre ensuite
par terre et les regarder courir . Pour ma défense je dois préciser que c'est
mon oncle Archimède qui m'avait appris cela. Donc je n'étais pas
responsable..... LES ALLEMANDS A NABEUL
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A une
certaine période nous habitions ma mère , ma sœur et moi , dans la rue des
alliés qui menait à la gare de Nabeul. A cette époque les allemands occupaient
la Tunisie et bien sûr Nabeul. A l'entrée de la rue il y avait des fils
barbelés que nous étions obligés de contourner à pied pour arriver à la maison.
Je devais avoir 6 ans à l'époque et mon père n'était pas à Nabeul avec nous.
Bien sûr j'étais très fière de savoir que mon père était à la guerre et je
savais que les Allemands étaient les ennemis. Mon cousin José Kayat devait
avoir seize ans à l'époque. Nous étions sur le chemin qui conduisait de la
maison de mon grand-père à notre appartement dans la rue des alliés. Je lui
tenais la main et de loin nous voyons approcher à notre rencontre un officier
allemand dans son bel uniforme avec ses bottes en cuir. Alors que nous sommes
sur le point de le croiser je m'arrête soudainement en face de lui, je lâche la
main de José, je pointe mon doit vers l'officier et je lui dis : "Toi tu
es un Sale boche.. Quand mon père reviendra de la guerre il te tuera avec son
gros pistolet !". Je pense que l'Allemand n'a rien compris et qu'il à
poursuivi son chemin. Mais ce dont je me rappelle bien c'est que voulant
reprendre la main de mon cousin que j’avais lachée, je ne l'ai plus trouvée,
car José, lui avait bien compris et avait pris les jambes à son cou pour aller
se cacher.
Il faut dire que le fait que mon père soit absent n'arrangeait pas les choses
quant à mon éducation du fait de l'absence d'une autorité paternelle et en plus
comme il était à l'armée, toute la famille avait envisagé que je puisse devenir
orphelin et que par conséquent il fallait me ménager. Donc si quelqu'un me
grondait, il y avait toujours quelqu'un d'autre pour dire " le pauvre, son
père n'est pas là...". J'avais très bien compris le parti que je pouvais
tirer de cette situation et je ne m'en privais pas. C'est pourquoi je faisais
tellement de bêtises et qu'il n'y avait pas de réprimandes.... .
Je fouinais partout, et j'avais remarqué qu'il existait une cachette dans la
maison. Elle se trouvait sous le carrelage dans une des pièces, et il suffisait
de soulever 2 ou 3 carreaux par terre pour accéder à un trou où l'on pouvait
cacher des choses. Je suppose que cela pouvait être des bijoux par exemple.
J'avais aussi remarqué qu'on utilisait cette cachette lorsque les Allemands
étaient dans les parages. Et bien sûr, un jour que l'on me refusait quelque
chose que j'avais demandé j'ai menacé de révéler la cachettes aux Allemands...
Quel sale gosse !
L'ETOILE DE NABEUL
Il y a très
peu de juifs à Tunis qui ont eu a porter l'étoile pendant la guerre. A Nabeul
où il y avait beaucoup de juifs à l'époque lorsqu'il y avait des rafles pour le
travail obligatoire les allemands avaient beaucoup de mal à faire la différence
entre juifs et arabes car beaucoup portaient la chéchia. Les arabes ont donc
rouspétés et les allemands leurs auraient proposé d'arborer sur leur chéchia un
insigne avec un aigle et une croix gammée. Les arabes ayant refusé , les
allemands ont donc décidé que les juifs devraient porter l'étoile. Cette étoile
n'a pas été distribuée aux juifs a Nabeul , mais les juifs devaient fabriquer
leurs étoile. Ces étoiles étaient à fond bleu et écrite en jaune. Bien que
n'étant âgé à l'époque que de 4 ans, j'ai porté l'étoile pour la simple raison
que j'étais jaloux de mon cousin José Kahyat qui était mon aîné de 10 ans, et
qui était lui obligé de la porter.
L'OUED SAHIR
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Mes grands-parents avaient une maison de
villégiature ou nous allions passer l'été et qui se trouvait à l'Oued Sahir.
Là il faisait beaucoup plus frais qu'à Nabeul et il y avait un peu de vent.
Bien sûr l'oued était vide et à sec. Par contre des qu'il y avait un orage Il
se remplissait rapidement et parfois même arrivait à déborder. Nous étions à
quelques kilomètres à peine de Nabeul..
Pendant la guerre nous allions souvent là bas non pas pour la fraîcheur mais
parce qu'il y avait des tranchées pour se cacher lors des alertes. Je me
rappelle parfaitement y être descendu à plusieurs reprises surtout pendant la
nuit et immanquablement c'est toujours à ce moment là que j'avais envie de
faire pipi. Peut être à cause de la peur... . Il y avait avec nous à l'époque
mon oncle Archimede. Il n'était pas très courageux à ce moment là, car une fois
ma mère avait oublié de prendre ma sour Michèle âgée alors de 3 ans ( à quoi
pensait-elle ?) et mon oncle avait refusé d'aller la chercher. (Cette anecdote
n'est pas un souvenir mais m'a été rapporté par ma mère.)
Je ne me rappelle pas avoir entendu de bombes tombées, par contre nous avions
retrouvé un jour une sorte de véhicule militaire blindé abandonné parce qu'il
s'était enlisé dans les sables de l'oued.
Vers la fin de la guerre, nous étions à l'Oued en été. Mon cousin José Kayat et
moi dormions dans la même chambre que mon grand-père Nono. A cette époque pour
une raison dont je ne me souviens plus, José avait droit à une grosse cuillère
à soupe miel tous les soirs avant de se coucher. Peut être était-il anémique ou
avait-il maigrit ... bref, le fait est que lui avait droit au miel et moi non.
Dans la chambre nous dormions chacun sur une banquette. Donc ce vendredi soir,
dans la pénombre, (c'était Shabat et il n'y avait aucune lumière allumée dans
la chambre.) mon grand-père prend le grand pot de miel sur une étagère
au-dessus de son lit, remplit une cuillère à soupe et l'enfourne dans la bouche
grande ouverte de José qui attendait la bouche grande ouverte évidemment. Moi,
de mon coté je les regardais avec les yeux grand ouvert et envie. Nono remet
ensuite le pot de miel à sa place sur l'étagère au-dessus de son lit. Puis dans
la pénombre nous nous couchons. Quelques heures plus tard au milieu de la nuit,
je me réveille et qu'est ce que je vois dans la pénombre ? Le pot de mile sur
son étagère, auquel je n'ai pas droit. C'est donc en tâtonnant et avec
précaution que je monte sur le lit de Nono pour attraper le pot de miel, et
bien sûr arrive ce qui devait arriver, le pot de miel m'échappe, se renverse
sur la grande barbe blanche de mon grand-père
Allongé au-dessous de l'étagère. Catastrophe, car il ne peut même pas allumer
la lumière pour se nettoyer et a dû attendre la lumière du jour avec le miel
dans sa barbe et sur sa peau. Je ne me souviens pas avoir été puni, mais je
n'ai pas eu droit au miel non plus!
TUNIS LA RUE DE ROME
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Pendant une
certaine période nous habitions aussi à Tunis. Nous étions hébergés par une de
mes tantes ( Gilberte ou Georgette ) dans un immeuble au n° 1 de la Rue de
Rome. C'est immeuble qui appartenait en partie à mon grand-père avait 3 ou 4
étages et se trouvait au croisement de la Rue de Rome et de l'Avenue Jules
Ferry. Du balcon on pouvait voir le tramway tourner au coin de la rue. De
l'autre coté de l'Avenue Jules Ferry se trouvait la résidence du Bey de Tunisie
. Attenante à l’immeuble s’élevait la cathédrale de Tunis, construite sur un
terrain que mon arrière grand père avait vendu au diocèse. En bas il y avait
une pâtisserie et un magasin de photo.
C'est dans cet immeuble que ma sœur Michèle est née. Ce jour là le Dr Corcos
était venu pour faire accoucher ma mère. Pour que je me tienne tranquille on
m'avait donné des bonbons et une boite ronde en métal remplie de Halva. Sans
que l'on puisse me voir j'avais malgré tout caché le chapeau du docteur sous un
lit. Quelques minutes plus tard, on est venu me chercher pour me montrer ma
nouvelle petite sœur que l'on avait placé dans un berceau. "Regarde comme
elle est belle ta petite sour, Alain!". Et je n'ai rien trouvé de mieux
que de lancer la boite métallique de halva sur elle. Heureusement j'avais raté
ma cible. Par contre le docteur est resté très longtemps chez nous ce jour là.
Il ne trouvait plus son chapeau!
MON ONCLE ALBERT
Albert le mari de ma tante Gilberte avait un très beau
magasin de chaussure dans l'Avenue de Paris. Ce jour là, ma mère m'avait confié
à mon oncle pour se reposer de moi. J'étais donc dans son beau magasin de
chaussure, sous la garde et la responsabilité d'Albert. Dans un premier temps
j'ai réussi à mélanger les chaussures homme avec les chaussures pour femme,
puis à mélanger les tailles ensembles. Après j'ai commencé à m'ennuyer et j'ai
demandé à mon oncle de m'acheter une glace. Enervé par les mélanges que j'avais
fait dans les chaussures il a refusé. Le pauvre. Car quelques minutes plus tard
ayant constaté un attroupement devant sa vitrine il est sorti pour voir et il a
vu. Il m'a vu debout dans la vitrine, la braguette ouverte, prêt à faire pipi
dans les belles chaussures exposées. Le chantage était trop dur pour lui et
j'ai eu ma glace. Par contre il n'a jamais plus accepté de me garder par la
suite.
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