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Un vélo attachant  

 

.Nous sommes en 1965. La guerre au Vietnam fait rage, celle d’Algérie est terminée, Mohamed Ali bat Sony Liston avec un « knock-out » des plus spectaculaires et le cosmonaute Leonov réussit à marcher 12 longues minutes dans l’espace. Moi, très humblement j’effectue  mon stage d’internat en chirurgie à l’hôpital de Troyes, dans la ville du même nom, dans ce qu’on appelle le Grand Est de la France, dans le département de l’Aube


Régulièrement je suis de garde dans le service des urgences. Mangeant à la sauvette, dormant insuffisamment, courant incessamment à droite et à gauche, je suis comme tous les internes pas mal épuisé! Ne voilà -t-il pas qu’au cours de l’une de ces gardes, arrive vers 23h , une ambulance à grand renfort de sirènes. Tout le monde se précipite avec des civières. Je sprinte vers la sortie de l’hôpital. Les portes de l’ambulance s’ouvrent à l’arrière. A ma grande surprise un adolescent d’une quinzaine d’année qui a l’air tout à fait en forme en sort la mine renfrognée presque boudeuse. Ensuite, surgit la roue arrière d’un vélomoteur que l’on descend précautionneusement à reculons. Enfin, à l’autre bout du vélomoteur apparaît un homme d’une quarantaine d’années qui semble le pousser. Je regarde ce spectacle tant soit peu surréaliste d’un air médusé jusqu’à ce que je me rende compte que le monsieur ne pousse pas la machine, mais qu’il fait partie intégrante de celle ci. Les civières sont remballées prestement car on n’a rien à mettre dessus et tout le monde rentre à la queue leu leu dans le service des urgences, avec toujours à l’avant du vélomoteur le monsieur qui semble collé à celui-ci.


Étant en charge du service de garde, je commence par interroger la personne valide.

Le jeune homme essaye de m’expliquer qu’il était sur son vélo moteur quand il est arrivé peut-être un peu trop vite à un passage piétons où il n’a pas pu freiner, et que le monsieur a mis sa main en avant pour se protéger.


Là, il me faut vous expliquer de quel vélomoteur il s’agit. Il s’agit d’un vélo Solex comme celui de l’héroïne du feuilleton « Janique Aimée ». C’est un cyclomoteur très courant à l’époque qui peut être conduit sans permis dès l’âge de 14 ans. Il est muni d’un moteur qui se trouve à l’avant au-dessus de la roue , devant le guidon, et qui va entraîner un galet. Lorsque ce galet entre en contact avec la roue avant de l’engin, elle le fait avancer. Ce petit moteur bascule en avant ou en arrière grâce à un manche métallique surmonté d’une boule en plastique que l’on manie avec la main.


Et le jeune homme de m’expliquer qu’il a perdu la boule ( au sens propre du mot) , ce qui n’empêche pas le cyclomoteur de fonctionner. La boule n’étant plus là, Il n’y a plus que la pointe du manche métallique sur laquelle la boule était fixée. Et le bout de cette tige a exactement l’aspect de la pointe d’une flèche. Ce qui devait arriver arriva . Lorsque le monsieur a mis sa paume ouverte vers l’avant pour se protéger, il a rencontré la pointe de la flèche qui lui a transpercé la main, et qui ne pouvait plus ressortir en sens inverse.


Avant que nous clarifions ce qui s’est passé, j’ai fais asseoir l’infortuné monsieur sur une chaise avec le vélo toujours à côté de lui ( il n’a pas le choix ). Heureusement que la plaie ne saigne pas beaucoup . L’infirmier a fait un pansement qui inclut la main du blessé et …la flèche du vélo. 


C’est donc en toute connaissance du déroulement des événements que je demande maintenez au blessé de me suivre dans la salle de soins, un infirmier accompagnant le vélo, et ne voilà t-il pas que le jeune homme toujours boudeur et contrarié veut aussi venir.

« Vous n’avez pas été blessé , attendez dans la salle d’attente », je lui dis.

« Mais c’est mon cyclomoteur ! Je veux rester avec lui! », s’exclame-t-il! Je m’éloigne en l’ignorant superbement.


Une fois dans la salle de soins je me rends compte qu’il me sera impossible de libérer la main, même en prenant toutes les précautions. 

Il s’agit de la main droite, le patient a eu beaucoup de chance , la tige métallique est rentrée dans la paume de sa main , entre le 2ème et le 3ème métacarpien, et sur la radiographie il semble que les tendons n’ont pas été endommagés.

Il faudrait faire une anesthésie locale, élargir la plaie pour essayer de faire ressortir la flèche en sens inverse, et encore ! Trop compliqué !Prenant le taureau par les cornes, j’appelle le service de maintenance de l’hôpital, et je leur demande de m’envoyer quelqu’un avec une scie à métaux.


Couper le bout de la flèche nous prend très longtemps avec une personne tenant le vélo, une autre le bout de la flèche, et une troisième en train de scier le plus délicatement possible. Une fois cette opération effectuée , je peux séparer l’homme et le vélo, et le reste des soins n’est plus que de la routine. Le blessé est très content, mais quand le jeune homme qui attendait en faisant les cents pas derrière la porte, voit sortir son vélo mutilé, il pique une colère si grande que je dois le menacer de lui donner un sédatif pour qu’il prenne finalement la poudre d’escampette avec son vélo Solex.

 

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