Chlomo et Rivka , sésame ouvre toi !
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Nous sommes en 1974 , nous habitons à Hertzelia Pituah , rue Kaplan, en Israël. Mon épouse Adrienne et moi même sommes arrivés dans ce pays en 1970 séparément , à un mois d’intervalle, avec un visa valable 3 ans, que nous avons fait prolonger d’un an , si bien que nous sommes toujours ' résidents temporaires . Hors nous devons partir en Angleterre rendre visite à mon beau père qui est sérieusement malade. Et voilà que quelques jours avant notre départ ( les billets d’avion sont pris!) je découvre avec effarement que mon visa doit expirer pendant notre voyage. Saperlipopette que faire? Cela voudra dire qu’à mon retour je n'aurai pas de visa pour rentrer. Panique, affolement, grand branle-bas de combat. Je m’informe. Il s'avère qu'il n'est pas question que je parte sans visa valable de retour. Donc il me faut absolument le prolonger avant mon départ du pays qui est dans…trois jours! Je sais aussi que je dois m'adresser au 'SNIF' ( succursale en hébreu ) du 'ministère de l'intérieur', et que je dois leur fournir outre le passeport, 2 photos, un timbre fiscal, une facture d'EDF et j'en passe… par chance, il y a un « SNIF » dans la ville où j’habite. L'unique employée derrière son bureau, d’allure plutôt gentillette frise la soixantaine et semble très patiente avec les gens qui font la queue. Elle doit expliquer, et ré-expliquer plusieurs fois la même chose, car elle a souvent à faire à de nouveaux immigrants qui parlent mal l'hébreu. Bref cela prend du temps et je frétille d’impatience dans la queue. Arrive enfin mon tour et je lui dis que j'ai besoin de renouveler mon visa. « Oui j'ai apporté mon passeport, oui j'ai les 2 photos, et le timbre fiscal et tout le reste. « Eh bien, c’est parfait, laissez moi tout cela, et repassez dans 10 jours pour récupérer votre passeport avec le visa », me dit elle. " Mais je ne peux pas ! je pars dans 3 jours. j'ai déjà mon billet d'avion et j'ai pris mes dispositions pour mon travail !", je réponds. Elle me regarde brusquement contrariée et me dit avec le ton d’une institutrice qui rabroue son élève que je n’aurais jamais dû prendre ces dispositions sans avoir de visa en cours de validité. Elle ajoute que c'est la procédure , qu'elle n'y peut rien, et qu'il faut 10 jours et pas un-de -moins! C’est comme çà ! Ses propos catégoriques et son manque d’empathie me plongent dans un état de détresse soudain. Je reprend alors mes esprits pour lui expliquer avec un air de chien battu et une voie altérée,que je dois absolument partir pour voir mon beau père en Angleterre, qu’il est très malade , agonisant , et que nous risquons de ne jamais le revoir vivant si nous ne partons pas dans 3 jours. Je plaide ma cause avec une emphase et conviction qui m’étonnent moi-même. Et là, je me rends compte que j'ai touché la fibre sensible de cette brave employée, au tempérament maternel. Elle commence à me plaindre, à me demander des détails sur la maladie du beau père , à me parler d'un parent qui a eu le même problème de santé. à me réconforter comme si elle était de ma famille , en posant sa main sur mon épaule. Elle compatit tant et si bien qu’elle finit par me réconforter! Et moi je l'écoute patiemment, j'opine de la tête, j'abonde dans son sens, je prends un air triste, et j'attends. J'attends le dénouement, et celui-ci arrive. Elle est prête à faire une exception au protocole habituel. Elle commence à m'expliquer que pour cela je dois me rendre dare dare à Tel Aviv, et aller à la grande tour qu'on appelle 'Migdal Shalom'. Il me faut prendre l’ascenseur au 4ème étage , service des visas, et demander à voir Chlomo de la part de Rivka d'Hertzelia ( Rivka est le prénom de cette dame compatissante ). Je reprends donc mon passeport, mes photos, mon timbre fiscal, ma facture d'EDF et le reste et me voilà parti pour Tel Aviv (10 km environ). Je monte au 4ème étage de la tour où se trouve le service des visas. Je demande au guichetier à voir Chlomo en précisant que je viens de la part de Rivka. " Deuxième porte à droite " me dit-il. Je frappe, j'entre et j'explique à Chlomo que je viens de la part de Rivka, et je lui fait part de mon problème de visa. ' Pas de problème ' me dit-il ( ein baayot ) en Hébreu. Je lui remets mon passeport, mes photos, mon timbre fiscal, ma facture d'EDF et le reste. Un coup de tampon à droite, un coup de tampon à gauche et un coup de tampon au milieu. Chlomo me rend ensuite mon passeport avec un magnifique nouveau VISA , mes photos, mon timbre fiscal, ma facture d'EDF, le reste, et d'autres imprimés à faire remplir par le guichetier. Il me serre la main et il me souhaite bon voyage ( nessya tova ) en hébreu. Vous imaginez ma joie. J’ai obtenu mon visa en un temps record grâce à une volée de tampons et à Rivka de Hertzelia.. Bénie soit-elle! C'est le cœur en liesse que je retourne voir le guichetier pour compléter les formulaires. L'employé est occupé avec un Français qui semble au paroxysme de la frustration. Je sais que c'est un francophone à cause de son accent lorsqu'il parle en Hébreu. Il essaye tant bien que mal d'obtenir quelque chose de l'employé. Mais cet employé n'est pas du tout réceptif. Il ne fait pas d'effort, il est même franchement très désagréable. Et voilà que le téléphone sonne et que l'employé s'éloigne pour répondre. Je m'adresse alors en Français au francophone et je lui demande si je peux l’aider. Il m’explique , mais je ne vois pas comment l’aider. En désespoir de cause je lui chuchote ' dites à l'employé que vous venez de la part de Rivka et que vous voulez voir Chlomo. ' Le Francais me regarde les yeux écarquillés. Il pense que je me moque de lui! J 'insiste quand même, décidé à faire ma bonne action de la journée. Je lui dis « dites lui que vous voulez voir Chlomo de la part de Rivka ..vous verrez bien. Vous n’avez rien à perdre ! »Je dois avoir un ton vraiment persuasif car dès la fin de la communication téléphonique et le retour de l'employé, le Français lui dit qu'il veut voir Chlomo de la part de Rivka ..'. La mine renfrognée de l’employé disparaît aussitôt , un sourire prend sa place et il répond « Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ! Deuxième porte à droite.'. » C'est donc très étonné que le Français est allé dans cette direction. Moi j'ai fini de faire remplir mes imprimés et puis je suis parti. Je n'ai jamais connu le résultat de l'entrevue entre Chlomo et le client francophone que je lui ai envoyé. Mais je reste convaincu que sa démarche a abouti! Je me demande s’il a partagé cette formule magique , ce sésame , avec d’autres infortunés ou même dans d’autres circonstances. Et s’il l’a fait, j’espère seulement que cela a toujours été pour une bonne cause! Alain Giami
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