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L’homme est un bipède

 

 

Nous sommes en 1968. Depuis un an déjà , je me suis joint à mon père qui exerce la médecine depuis 1945 dans la ville de Cluses, en Haute Savoie.

Cluses est une petite ville car elle ne compte à cette époque que 12 000 âmes . A  400 mètres d'altitude, engoncée une vallée encaissée, à mi distance entre Genève et Chamonix, cette bourgade alpine est entourée d’une superbe couronne de montagnes. On y trouve deux ponts : le Vieux et le Neuf, situés aux deux bouts de la ville, qui enjambent l'Arve, une rivière tumultueuse qui dégringole de la Mer de Glace et se jette dans le Rhône à la sortie du lac Léman, près de Genève. Entre les 2 ponts on a la Grande Rue, qui est l’artère principale, et c'est là au numéro 20, à côté de la mairie et de l'église que se trouve notre cabinet médical, à mon père et à moi.

En raison de la population grandissante un tour de garde a été  instauré pour les week ends. Étant le dernier arrivé, je ne rechigne pas à prendre la garde le plus souvent possible, car je veux augmenter ma clientèle qui reste encore maigrichonne et les gardes me donnent l'occasion de me faire connaître. Ces dernières ne sont pas toujours faciles. Je peux être appelé pour faire des visites loin et haut dans la montagne par toutes intempéries (parfois neige ou verglas), quelquefois en pleine nuit et les routes en lacets à vous donner le vertige ne sont pas faciles à négocier en voiture . Il m'arrive parfois d'avoir recours à un paysan obligeant qui avec son cheval doit tirer mon véhicule d'un talus. Pas de téléphone portable, pas de GPS, donc la visite en hiver relève plus de l'aventure que de la villégiature tranquille. De plus, souvent il n’y pas de rue ou de numéro. C’est par exemple " la ferme  Pochat, à  500 mètres à gauche après la pancarte « traversée de troupeaux»,  en haut du raidillon....et à 300 mètres après le lavoir sur la droite ».

Le territoire couvert par les 5 médecins de Cluses comprennent une myriade de hameaux à consonance montagnarde: Scionzier, Marnaz, Marignier, Vougy, Chatillion, Saint Sigismond, Nancy, Araches-la-Frasse.....

Nous sommes donc un samedi soir de décembre 1968 où il y a de la neige jusqu’à mi-jambe  et je reçois un appel pour aller visiter un enfant, qui a beaucoup de fièvre, à Araches, c'est à dire en hauteur à 1100m d'altitude. Il est 22 heures. A cette époque le généraliste se déplaçait  pour un motif de ce genre; aujourd'hui il demanderait  qu'on descende le malade à son cabinet, ou à l'hôpital.

A Cluses pas d'hôpital, le plus près est à Sallanches, à 15 km. Je pars donc faire cette visite. Je trouve un enfant fiévreux qui manifestement a la rougeole (nous n'avons pas encore le vaccin à cette époque ). Je rédige mon ordonnance et donne quelques conseils, et alors que je suis sur le point de partir, la famille me demande de jeter un coup d'œil au petit frère de 20 mois, qui ne marche toujours pas.

A quel âge un bébé commence à marcher ? Entre 1 an et 2 ans à ma connaissance. Quoiqu'il en soit le jeune médecin que je suis alors, examine l'enfant, pose des questions aux parents, et en fin de compte n'ayant rien trouvé de particulier, est bien embarrassé.

Que voulez-vous qu'il fasse? Pour ne pas avoir l'air de ne rien faire, je me dois de rédiger  une ordonnance (un défaut de jeunesse me direz-vous due à mon manque d’expérience ). Primum  no nocere (c’est du latin, ça veut dire ´tout d'abord ne pas faire de mal'), et je prescris du Sterogyl, c'est de la vitamine D en gouttes.

Bien sûr je ne crois pas du tout en l'efficacité de mon traitement, mais du coup je préviens une éventuelle carence en vitamine D. Ça ne peut pas lui faire de mal à ce bambin qui refuse de marcher !

Maintenant j'ai fini, je me fais régler mes honoraires, et je repars chez moi dans la vallée, sachant que les parents iront à la pharmacie de garde le lendemain dimanche. J'ai eu bien sûr d'autres visites ce week end là avant de reprendre mes consultations le lundi suivant.

A Cluses le lundi, c’est un jour très particulier. C'est le jour du marché. Un marché qui se tient  sur la grande place, un marché comme on n’ en voit plus aujourd'hui car on y vend non seulement ce qu’on trouve dans les marchés actuels mais aussi des animaux, lapins, poulets, chèvres, et même des vaches!

Outre les habitants de Cluses, les gens viennent de tous les villages et hameaux voisins. Ils viennent vendre, acheter, et ils en profitent pour en même temps aller chez le médecin ou le dentiste.

Le lundi étant un jour particulièrement chargé au cabinet, nous faisons des consultations non stop. Nous avons sur place une infirmière, qui fait aussi office de standardiste et de secrétaire. Elle a pour consigne, le lundi de ne prendre aucune visite, et de pas nous passer de patients au téléphone sauf en cas d’extrême urgence.

Et malgré cela, l'infirmière insiste pour me passer une communication ´ importante et personnelle ´ paraît il, ce matin-là. Mon interlocuteur, m’annonce qu'il n'est pas mon patient mais qu'il va le devenir et veut absolument un rendez-vous pour le lendemain pour que j'examine sa fille. Puis il me révèle qu'il est le voisin de la famille à qui j’ai rendu visite pendant ma garde, que leur bébé a pris les gouttes le matin et qu’elles ont fait merveille puisqu’il a commencé  à marcher le soir!

Je n'en crois pas mes oreilles. Mon interlocuteur veut lui aussi " des gouttes pour faire marcher " pour sa fille ! Évidement les gouttes n'y sont pour rien! Même pas l'effet placebo! Mais dans quelle galère me suis-je embringué !

Malheureusement  il s’avère  que, lorsque j'examinerai  la petite fille de 4 ans, qu'elle présente des problèmes de retard multiples, qui ne sont ni de ma compétence ni de celle de la vitamine D non plus!

Comme quoi, la réputation d'un médecin ne tient pas à grand chose...

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